Martinsville Speedway : le trombone de Virginie, doyen des ovales NASCAR
Au sud de la Virginie, à quelques kilomètres à peine de la frontière avec la Caroline du Nord, se cache un circuit plus ancien que la NASCAR elle-même. Le Martinsville Speedway ne mesure que 0,526 mile — environ 850 mètres — ce qui en fait l'ovale le plus court de tout le calendrier de la Cup Series. C'est aussi le seul site à avoir accueilli une course de la catégorie reine chaque saison depuis la toute première, en 1949. Les pilotes l'ont surnommé le trombone, et il suffit d'une vue aérienne pour comprendre : deux longues lignes droites presque plates, reliées par deux virages d'une étroitesse invraisemblable, à peine relevés. Ici, la vitesse pure compte moins que la discipline, le pare-chocs sert d'argument de négociation, et le vainqueur repart avec une horloge de parquet dans son salon.
Un circuit né avant la NASCAR
Le Martinsville Speedway a été construit en 1947 par H. Clay Earles, un homme d'affaires de la région, soit un an avant la fondation officielle de la NASCAR. Lorsque la fédération a composé sa première saison Strictly Stock en 1949 — l'ancêtre direct de l'actuelle Cup Series — Martinsville figurait au programme, et il n'en est jamais sorti. Tous les autres circuits de cette saison inaugurale ont depuis disparu du calendrier. Ce petit ovale de Virginie demeure donc le dernier lien vivant avec l'année de naissance du stock-car américain.
À ses débuts, la piste était en terre battue, projetant l'argile rouge de Virginie sur les pilotes comme sur les spectateurs, avant d'être asphaltée en 1955. Earles a dirigé le circuit pendant des décennies avec un flair de forain et un attachement profond à sa communauté, et l'endroit a conservé un caractère familial longtemps après que la plupart des circuits NASCAR furent absorbés par de grands groupes. Aujourd'hui, Martinsville appartient à la NASCAR elle-même, mais l'atmosphère reste celle d'une autre époque : des tribunes collées au grillage, une enceinte compacte cernée de forêts, et un public qui embrasse la totalité de la piste du regard depuis presque n'importe quel siège.
La géométrie du trombone
Le surnom n'est pas un artifice marketing : c'est de la géométrie pure. Le tracé se compose de deux lignes droites reliées par des épingles à 180 degrés inclinées d'environ douze degrés — bien loin des courbes vertigineuses des grands ovales intermédiaires. Sur une carte, la silhouette d'un trombone de bureau saute aux yeux.
Cette forme confère au circuit une double personnalité étonnante. Les lignes droites sont franchement rapides pour un tracé aussi court, mais les virages exigent un ralentissement brutal, presque au rythme d'une épingle de circuit routier, avant de laisser rouler la voiture dans la courbe plate et de réaccélérer. Aucune inclinaison ne vient au secours du pilote trop optimiste à l'entrée. Autre singularité : les virages sont revêtus de béton tandis que les lignes droites sont en asphalte. Les voitures passent donc d'une surface d'adhérence à l'autre quatre fois par tour — soit bien plus de mille transitions sur la distance totale d'une course.
Une course qui se gagne au freinage
Demandez à un chef d'équipe ce qui fait la différence à Martinsville : la réponse commence presque toujours par les freins. Deux fois par tour, environ toutes les dix secondes, les pilotes écrasent la pédale pour faire chuter la voiture de la vitesse de pointe à celle du virage. Sur plusieurs centaines de tours, ce supplice porte les disques à l'incandescence, et avant l'arrivée des solutions modernes de refroidissement, la casse de freins était l'une des manières les plus courantes de perdre cette épreuve. Gérer la température — lever le pied plus tôt, laisser rouler le milieu du virage, résister à l'envie d'attaquer à chaque passage — est un art qui distingue les maîtres des ovales courts du reste du plateau.
Le rythme de pilotage ne ressemble à rien d'autre au calendrier. Les virages sont si lents et le peloton si compact que la position en piste vaut de l'or et que chaque dépassement se mérite. La manœuvre emblématique de Martinsville reste le bump-and-run : recoller à la voiture de devant, lui asséner une touchette dosée sur le pare-chocs arrière pour délester ses pneus, puis se faufiler pendant que la victime rattrape sa monture. C'est légal, c'est attendu, et c'est la source de la plupart des rivalités légendaires nées sur ce bitume.
L'horloge de grand-père
La plupart des trophées finissent dans une vitrine. Celui de Martinsville trône dans un salon et sonne toutes les heures. Depuis 1964, le vainqueur reçoit une véritable horloge de parquet, fabriquée artisanalement dans la ville voisine de Ridgeway, devenue l'une des récompenses les plus convoitées du sport automobile américain. Des pilotes ayant presque tout gagné avouent publiquement rêver d'une horloge, et les plus grands mesurent leur réussite à Martinsville en horloges comme les golfeurs comptent leurs vestes vertes.
Ce trophée dit quelque chose de vrai sur les lieux. Martinsville se trouve dans le comté de Henry, une région bâtie sur l'industrie du meuble et du textile, et l'horloge est une pièce d'artisanat local remise au meilleur pilote du jour. Ajoutez-y l'autre grande tradition de la piste — le fameux hot-dog de Martinsville, légende rouge vif nappée de chili que les spectateurs engloutissent par dizaines de milliers chaque week-end de course — et vous obtenez un circuit dont l'identité se confond avec celle de sa communauté.
Petty, Chastain et le mur
Le maître incontesté de Martinsville s'appelle Richard Petty : quinze victoires sur le trombone, un record qui pourrait bien ne jamais tomber. Le King a grandi à moins d'une heure de route, à Level Cross en Caroline du Nord, et considérait la piste comme son jardin. Des générations de spécialistes des ovales courts lui ont succédé, et depuis que Martinsville occupe une place fixe dans l'ère des play-offs, le circuit produit chaque année des dénouements dignes d'un scénario.
Aucun moment récent ne surpasse celui d'octobre 2022 : Ross Chastain, contraint de gagner plusieurs places dans le dernier tour pour poursuivre sa route en play-offs, a délibérément jeté sa voiture contre le mur extérieur du virage trois, pied au plancher, et a longé le béton à une vitesse irréelle dans la dernière courbe. Cette manœuvre sortie d'un jeu vidéo, aussitôt baptisée Hail Melon, lui a fait dépasser cinq voitures et décrocher sa place en finale du championnat. La NASCAR a interdit le geste peu après — ce qui n'a fait que graver dans le marbre ce coup d'improvisation unique, réalisé sur la plus vieille scène du sport.
Martinsville aujourd'hui
Le circuit accueille désormais la Cup Series deux fois par an, et son rendez-vous d'automne a servi à plusieurs reprises de dernière course couperet avant la finale du championnat, donnant à ce minuscule ovale un poids démesuré dans l'attribution des titres. Un éclairage installé ces dernières années a apporté les courses nocturnes au trombone, ajoutant une dimension supplémentaire à un lieu déjà saturé de sensations : le hurlement des moteurs renvoyé par des tribunes toutes proches, la poussière de freins en suspension et le martèlement permanent des pare-chocs.
Au-delà de la Cup Series, Martinsville reçoit les camionnettes, les Modifieds et l'une des courses de late models les plus prestigieuses du pays, entretenant un lien jamais rompu avec le sport amateur. Pour le fan voyageur, c'est l'une des étapes les plus gratifiantes du sport automobile : une enceinte intime, historique et abordable, où le spectacle garantit du contact, de la polémique et au moins un pilote furieux dans la voie des stands.
Sur la carte
Martinsville se dresse au cœur d'une région saturée d'histoire mécanique : le piémont de Virginie et de Caroline du Nord est constellé de speedways, d'ateliers d'écuries et d'ovales courts légendaires, tous à quelques heures de route les uns des autres. Ouvrez la carte interactive pour repérer le trombone, puis dézoomez pour suivre la constellation de circuits qui l'entoure. C'est le point de départ idéal pour préparer un road trip à travers le berceau historique de la NASCAR.